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  • : Children of Mamoridou
  • : Children of Mamoridou est un projet d'alphabétisation d'une école primaire dans le Sud de la Guinée-Conakry à Mamoridou, El Hadj Filani Mamadi Camara.
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  • Liza Leyla est traductrice et auteure multilingue, elle est membre de la presse mondiale et collabore à diverses revues. Elle est marraine d'une école primaire à Mamoridou dans la préfecture de Beyla
  • Liza Leyla est traductrice et auteure multilingue, elle est membre de la presse mondiale et collabore à diverses revues. Elle est marraine d'une école primaire à Mamoridou dans la préfecture de Beyla
21 septembre 2022 3 21 /09 /septembre /2022 13:02

Arrière-plan philosophique

de l'œuvre de Stendhal

(1783-1842)

Eliza Muylaert


 

Avant-propos : premières impressions de l’œuvre de Stendhal

 

Stendhal, pseudonyme de Marie-Henry Beyle (Grenoble, 23 janvier 1783 – Paris, 23 mars 1842) était un romancier qui a subi des influences réalistes et romantiques. Pour écrire ses romans, il se basait sur un fait réel ce qu'il considérait comme «être vrai». Ses écrits sont imprégnés de l'esprit de l’Éros, principe de créativité et d'inspiration, et se concentrent sur la cristallisation, phénomène du devenir amoureux.

Cet essai se veut une approche philosophique de l'œuvre de Stendhal, qui mettra en valeur la pensée de Stendhal et les sources qu'il a utilisées pour établir sa Filosofia Nova qui reflète la fusion entre l'esprit rationnel et l'aspiration romantique au sein du tourbillon d'idées se manifestant au début du 19ème siècle.

 

Les héros stendhaliens se meuvent élégamment au-dessus des crevasses des structures sociales. Ils se servent avec délicatesse de la réalité mondaine pour forger avec aisance leurs projets et cacher leurs secrets les plus intimes. Dans le contexte de la haute société, ils trouvent des moyens multiples pour réaliser leurs objectifs te dépasser la banalité de la quotidienneté régnante.

 

Ce qui frappe surtout chez ce grand connaisseur du cœur humain, c'est l'importance de la réflexion chez ses personnages imaginaires construisant leur propre réalité sur les fondements fragiles d'un monde environnant qui les laisse indifférents mais qui leur permet de réaliser leurs désirs les plus audacieux. Les structures de la réalité sociale sont utilisées comme paravent gardant la réalité de l'individu à une distance sûre, bonne gardienne de l'intimité.

 

C'est surtout l'individu avec ses rêves et ses désirs raffinés qui provoque l'intérêt de Stendhal – l'individu, éloigné de mille lieues des conventions de la vie mondaine. Les héros stendhaliens sont hantés par une grande passion : vivre leur vérité, loin du «droit» chemin. Face aux conventions imposées, ils apparaissent comme blasés. S'étant posé un but, ils sont inassouvissables dans leurs intrigues animées, se réfugiant dans le «faux» chemin et le «mensonge» afin de préserver leur authenticité. Ils se meuvent entre les deux pôles de la passion-raison.

Stendhal démonte le monde de l'apparence par une observation subtile. Mais de ce château de cartes, il pressure les projets enthousiastes de ses acteurs et actrices. Tout y reçoit une place adéquate : son imagination fait sortir par un coup de baguette magique un jeu d'échecs aux compartiments bien déterminés, où les pions jouent au chat et à la souris sous le regard vigilant des rois adversaires.

La réalité des relations sociales entraîne le lecteur sur une fausse piste. Stendhal décrit, il laisse à ses lecteurs la liberté de lire entre les lignes et de découvrir sa vérité dans la vie intérieure de ses individus.

 

Les héros stendhaliens sont des aristocrates dans le «vrai» sens du mot – à savoir dans le sens de l'aristocratie de l'esprit -, car leur réalité se joue sous les forteresses de la masse anonyme et sa réalité blasée. Leur secret, se camouflant sous leurs rôles multiples, est leur force, qui ne se laisse pas corrompre par un opportunisme avilissant.

Introduction à la lecture de Stendhal (1)

 

C'est surtout dans les années 1804 et 1805, pendant lesquelles Beyle séjournait à Paris, qu'il commença une sérieuse étude philosophico-scientifique afin d'écrire plus facilement ses œuvres et de donner une base philosophique à ses aspirations littéraires. Stendhal est utilitariste dans son activité créative, mais on l'oublie assez vite quand on se familiarise avec ses romans qui sont vraiment attachants comme l'auteur y décrit subtilement sa propre expérience subjective. Et cette expérience est pleine de passion, d'imagination et de rénovation. Ce qui frappe chez Beyle, c'est sa soif illimitée de connaissance. Toutes sortes de domaines de la vie ont provoqué son intérêt; c'est surtout l'homme avec ses possibilités multiples qui lui importe. Et dans tout cela, c'est la femme qui a une place privilégiée, parce que pour Stendhal, c'est l'expérience amoureuse qui donne un sens à la vie. Beyle consacre un culte véridique à la femme : non le culte qu'on porte à un être inaccessible qu'on idolâtre, mais celui qu'on voue à un être dans lequel on découvre plus de charmes à mesure qu'on apprend à le connaître mieux. Beyle a mis en lumière la valeur profonde de l'érotisme dans son expérience et dans son œuvre créative, et c'est principalement la femme qui symbolise et concrétise la tendance érotique dans l'homme. C'est pour cela qu'on l'apprécie encore à notre époque et que son œuvre reste actuelle.

Les lectures et les études de Beyle étaient très variées et divergentes, mais je n'ai pas l'intention de donner une liste de toutes les sources qu'il a utilisées en écrivant ses œuvres. - On en trouve un aperçu intéressant dans le livre de Vittorio del Litto, La vie intellectuelle de Stendhal; genèse et évolution de ses idées, 1802-1821. - Je me consacrerai surtout à deux mouvements intellectuels du Siècle des Lumières, qui sont assez proches l'un de l'autre et qui rompent avec l'évolution idéaliste du cartésianisme, dont ils sont cependant le produit : le sensualisme et l'idéologie. Le sensualisme est une forme d'empirisme, qui valorise seulement l'expérience, acquise par la perception sensuelle, en tant que source de connaissance, et dans laquelle l'auto-perception, qui a encore une certaine importance chez Locke, est supprimée. Tandis que Locke faisait encore la distinction entre la perception extérieure (sensation) et la perception intérieure (réflexion), Condillac essayait de déduire toutes les connaissances des sensations; il considère l'opinion comme l'apparition simultanée de deux sensations qui se tolèrent ou qui s'excluent. Dans ce traité, je parlerai surtout d'Helvétius en tant que représentant du sensualisme : ce philosophe a eu une grande influence sur les idées de Stendhal – Stendhal s'y réfère fréquemment dans son œuvre autobiographique et il applique aussi les principes d'Helvétius à ses romans – et ceci surtout en se basant sur deux livres dudit philosophe, De l'Esprit  et De l'homme. Les idées d'Helvétius ont sûrement renforcé l'anticléricalisme de Beyle. De l'Esprit a été condamné par la Sorbonne à cause de ses idées anticléricales et éclairées, et a été brûlé publiquement : Helvétius voulait briser le pouvoir de l'Église en incitant les croyants à la tolérance à l'égard de toutes les religions, afin de faire perdre à l'Église romaine sa position privilégiée. Mais c'est surtout le culte des passions que Stendhal emprunte à son prédécesseur; un culte qu'on ne peut séparer du culte de l'énergie, si important pendant la Renaissance, et qui modèlera l'atmosphère de La Chartreuse de Parme . L'intrigue de ce roman se situe à la fin du dix-huitième, début du dix-neuvième siècle; mais du point de vue de l'esprit et de l'atmosphère, on ferait mieux de le situer pendant la Renaissance. Les passions contiennent le germe productif, d'où naissent des actions grandioses. - Stendhal et Helvétius sont d'accord sur le fait que la force des passions se mesure à la force de l'illusion; quoique les deux écrivains mettent l'accent sur le fait que les passions ont une cause physique, ils attachent beaucoup d'importance à la cristallisation ou au jeu de l'imagination, si nécessaire au jeu amoureux. Ce qui est essentiel dans la passion, c'est la concentration, l'attachement à un objet. Beyle met davantage l'accent sur l'imagination qu'Helvétius, pour lequel le plaisir physique était plus important; on peut dire que l'esprit utilitariste est moins évident chez Beyle que chez Helvétius. Quoique Stendhal mette souvent en relief l'idée que le bonheur est dans la tête – Helvétius fait une nette distinction entre tête et cœur, c'est-à-dire entre idées et sentiments –, il semble pourtant oublier quelquefois ce principe pour se perdre dans ses propres sentiments, et ceci ne concerne pas seulement ses propres expériences, mais aussi celles qu'il décrit. C'est pour cette raison que j’ai voulu mettre l'accent sur le fait qu'on ne peut nier la valeur de l'érotisme en lisant et en étudiant Stendhal; je me référerai fréquemment au livre de George Bataille, L’Érotisme, où l'essence de l'érotisme1 – l'exaltation du momentané, qui rompt avec l'organisation – est traitée en profondeur. L'expérience amoureuse est liée à la mort : l'acte sexuel est dans un certain sens une «petite mort», l'enlisement dans le néant. Mais en même temps, il mène à une régénération – Lou Salomé le considérait essentiellement comme tel. Stendhal répète sans cesse que la passion stimule l'action. Un élément important dans l'expérience érotique, c'est l'obstacle, le tabou. Sans restrictions, nous tombons dans la sexualité animale. Dès que la sexualité perd son caractère animal, nous pouvons parler d'érotisme. L'érotisme est un facteur considérable dans l'évolution de l'humanité. L'obstacle dans l'amour – Denis de Rougemont analyse ce problème dans L'Amour et l'Occident - est une condition nécessaire à l'expérience érotique. Stendhal est l'auteur par excellence qui intègre subtilement le thème de l'obstacle dans ses romans. Fin psychologue, il décrit comment les amoureux essaient de se rapprocher, mais ils sont toujours séparés par un obstacle. L'obstacle est souvent d'origine sociale. Le désir des amoureux reste continu dans le sens où il n'est jamais consommé.

Beyle attachait beaucoup d'importance à la passion et au cœur, mais c'est dans la tête qu'on trouve le bonheur d'après ses dires : on peut construire son propre bonheur, et cela en employant son cerveau. Il répète cela sans cesse dans sa correspondance avec sa sœur Pauline. Il applique ce principe lorsqu'il veut se débarrasser d'une expérience amoureuse tragique : il se console alors avec l'étude et avec sa création littéraire. Et ainsi nous aboutissons à l'esthétique, qui est aussi importante dans la vie de Stendhal que dans son œuvre. Après une étude approfondie, il aboutit à la conclusion que la beauté est quelque chose de relatif (le principe de la relativité de la beauté) qui diffère selon le temps et selon la culture; ceci était une nouveauté pour les contemporains de Stendhal, car ils étaient habitués à un idéal de beauté universelle et métaphysique. Beyle s'oppose donc au classicisme et conclut de ses observations que la conception de la beauté est un produit social. C'est surtout dans son Histoire de la Peinture en Italie que l'on peut trouver les conceptions stendhaliennes de l'esthétique. Helvétius et Maine de Biran ont sûrement eu une influence considérable sur l'esthétique stendhalienne, ce qui est développé d'une façon intéressante par Alciatore dans deux de ses écrits, Stendhal et Helvétius et Stendhal et Maine de Biran. Stendhal emprunte à Helvétius l'idée que les passions engendrent les beaux-arts. C'est Maine de Biran qui attire son attention sur l'influence de l'habitude sur la sensation et la perception; et dans ce sens, il fait une distinction entre les impressions actives et passives. Selon lui, l'habitude jette l'homme dans une sorte d'aveuglement. L'importance de Maine de Biran se trouve dans le fait qu'il a réussi à intégrer la physiologie dans l'idéologie. Pour lui, la passion est un culte, qui appartient au domaine de l'imagination. Il fait observer le danger des passions et met l'accent sur les jouissances intellectuelles.

La complexité de Stendhal réside surtout dans le fait qu'il avait un esprit scientifique et une vie sentimentale très développés. Ca explique les contradictions qu'on trouve chez lui. D'un côté, il se laisse mener par la raison et l'esprit analytique, de l'autre côté, il s'adonne à sa nature passionnée.

Beyle doit sa formation scientifique surtout à l’École Centrale de Grenoble. C'était Condillac qui fonda en 1795 L'Académie des Sciences morales et politiques. Les membres de cette école, les idéologues, furent d'abord des admirateurs de Napoléon, mais lorsque ce dernier supprima l'Académie dont question, ils s'opposèrent à lui et ils se réunirent dans la maison de Madame Helvétius. Ils opposent l'analyse raisonnée à l'intuition romantique, dont Chateaubriand était le représentant le plus important. Ils combinent la philosophie du dix-huitième siècle avec un esprit qui annonce déjà le positivisme, et s'opposent à la restauration religieuse. La grande importance qu'Antoine-Louis-Claude Destutt de Tracy (1754-1836) avait dans ce mouvement réside dans le fait qu'il va organiser l'éducation nationale et cela en fondant les Écoles Centrales, et c'est en fonction de cela qu'il écrit ses livres. Sa critique de l'éducation vise surtout le manque d'unité entre les différentes branches des sciences. La tâche de l'idéologie consiste surtout à retrouver l'unité, autrement dit la philosophie première. L' idéologie est une analyse des facultés humaines, et de Tracy oppose l'expérience immédiate à la réduction analytique de Condillac. La vraie logique est l'étude spéculative des moyens de la connaissance. Le dernier écrit de Tracy fut le chapitre inachevé des Éléments d'idéologie, intitulée De l'amour, et ceci amena Stendhal à commencer son traité sur l'amour. Quant à ses conceptions de l'amour, Destutt de Tracy est progressiste, par moments un peu trop moraliste : il laisse peu de liberté à l'expérience érotique, ceci contrairement à Saint-Lambert, qui l'influença, ainsi qu'à Stendhal. Il est féministe, car il opte pour l'égalité entre l'homme et la femme. Il définit l'amour comme un besoin physique et comme une passion, perfectionnement de l'attachement entre deux individus. Il accentue deux sentiments essentiels dans la nature humaine : un sentiment de conscience de la personnalité et un sentiment de sympathie.

Un autre idéologue que Stendhal appréciait beaucoup et qui aura une influence considérable sur toute son œuvre est le médecin et politicien Cabanis. Je ne parlerai pas explicitement dans ce traité de l'influence que Cabanis avait sur Stendhal, mais je mettrai aussi en lumière ses idées, comme Cabanis donne beaucoup de place à la recherche physiologique. En tant qu'adhérant de la doctrine du libre examen - un produit du cartésianisme -, Cabanis croit à la supériorité de la méthode scientifique. Il considère Locke comme le grand réformateur de la philosophie et voit dans la philosophie une analyse d'idées, basée sur l'observation des phénomènes. Dans son livre Rapports du Physique et du Moral de l'homme (1802), il donne une analyse des idées et de la morale, se référant à la physiologie : la sensibilité physique est la source de toutes les idées et de toutes les habitudes morales. Pour lui, la médecine était importante par rapport à l'acquisition de la connaissance.

 

Dans cette introduction, j'ai surtout mis l'accent sur l'importance de l'érotisme dans l'œuvre de Stendhal : la passion inclut le germe productif qui stimule les hommes à de grandes actions. Mais l'esthétique acquiert aussi une place importante dans la vie et dans l'œuvre de Beyle. C'est surtout à cause de ses nouvelles idées que Stendhal nous intéresse : il rompt avec le classicisme et prône le principe de la relativité de la beauté. Il écrit un essai sur la Renaissance italienne, Histoire de la Peinture en Italie (1816), et dans ce but il entreprend une étude élaborée des beaux-arts de cette période. Il étudie aussi le style de différents auteurs, dans l'espoir que cela facilitera la création de ses romans. Grâce à la lecture d'Helvétius, il aboutit à la conclusion que l'homme a besoin de beaucoup de temps libre pour créer : les classes aisées ont donc plus de possibilités d'être créatives. L'esthétique est aussi liée à l'érotisme, parce que les passions produisent les beaux-arts. C'est Helvétius qui a rendu Stendhal conscient du fait que l'œuvre d'art est seulement authentique si l'artiste y exprime ce qu'il a éprouvé lui-même, et c’est en général à cela qu’est due sa renommée. L'esprit ne peut jamais appréhender le langage des sentiments.

Pour conclure cette introduction, je voudrais encore attirer l'attention sur un trait de caractère de Stendhal : l'ambiguïté. Stendhal est aventurier, en corps et en âme. Sa liberté se trouve dans son ironie qui sauvegarde ses secrets. C'est pour cette raison que Stendhal est toujours actuel et moderne.

 

©Eliza Muylaert, « Arrière-plan philosophique de l’œuvre de Stendhal, Réédition par l'auteure 2021. Cette thèse est disponible à la Bibliothèque royale depuis 2009. L’auteure est membre de la Presse mondiale (O.M.P.P). La version néerlandaise est disponible au Centre des Lumières à la V.U.B. à Bruxelles. Il y a eu diverses publications autour de cette thèse consacrée à la pensée de Stendhal. Peinture sur toile de Liza LEYLA, « Cristallisation stendhalienne ».

1 Dans le Petit Larousse illustré 2000, on trouve la définition suivante du mot 'érotisme' : « 1. caractère érotique de quelqu’un, de quelque chose, de quelqu’un : évocation de l’amour physique. 2. Recherche variée de l’excitation sexuelle». Dans ce mémoire, on mettra l’accent sur la philosophie de l’Eros, sur la dimension spirituelle de l’érotisme.

 

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